Léonore


 

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Premier contact avec la danse et premiers souvenirs de danse

Comme tant de petites filles, ma maman m’avait inscrite à un cours de danse avant que je puisse vraiment prendre cette décision de mon propre chef. J’avais quatre ans. Je me souviens du bonbon « Krema » attendu avec gourmandise à l’issue du cours si nous l’avions mérité.

Pendant les années qui suivirent, j’ai aimé danser sans pour autant songer à en faire mon métier. Cette idée a germé en moi vers 11 ans, quand ayant attiré l’attention d’un professeur, celle-ci m’incita à explorer cette possibilité. Auparavant, la danse et la musique faisaient déjà partie intégrante de mon quotidien. Entre 6 et 10 ans, il m’incombait de choisir la musique que nous allions écouter en famille pendant le dîner. J’improvisais alors dans notre salon sur les Nocturnes de Chopin et les danses Hongroises de Brahms – les tubes de mon enfance.

Je commençai les cours particuliers avec mon nouveau professeur. Malgré une transition difficile entre un apprentissage récréatif et la discipline plus marquée de ces leçons, j’ai persévéré. Mon amour de la danse eut raison des larmes des premiers cours.

Puis vint le temps des concours. José Martinez faisait partie du jury du premier auquel je participais et qui me valut une médaille d’or. Il était mon idole, ses photos tapissaient les murs de ma chambre. J’appris par la suite qu’il m’avait attribué la note maximale. Je décidai alors de devenir danseuse pour un jour me produire à l’Opéra aux côtés de José Martinez. Si ce rêve ne s’est pas réalisé, quelques « rencontres » avec José Martinez et son œuvre ont toutefois ponctué ma formation et le début de ma carrière.

Premier souvenir de scène

J’incarnais la « petite sirène » dans un spectacle de mon école de danse. J’avais décroché un petit solo, ce dont j’étais très fière. Le spectacle fut pour moi un échec, suivi d’une semaine de pleurs.

J’ai tardé à apprécier la scène. J’ai toujours aimé répéter mais me trouvais paralysée par le stress la représentation venue. C’est à 17 ans que je connus pour la première fois ce moment de grâce où la prestation de la représentation surpasse celle des répétitions. Sensation galvanisante qui m’a finalement fait prendre goût à la scène !

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Moments magiques sur scène

Mes plus chers souvenirs sont ceux qui mêlent l’excitation d’être sur scène et la fluidité d’une grande maîtrise. Certains moments comblent et surpassent nos attentes, qu’il s’agisse de prouesse technique ou d’harmonie avec un partenaire. Un équilibre plus long qu’en répétition.  L’osmose ressentie dans un pas-de-deux.

« Casse-Noisettes ». Mon premier rôle d’Etoile, j’étais alors coryphée. Avant d’interpréter un rôle d’Etoile, on ne sait si on en est capable. Jusqu’au soir de la première cette question m’a hantée : pourrais-je restituer le travail des répétitions ? Ce Casse-Noisettes marqua une étape : j’avais incarné un rôle d’Etoile avec succès.

« Roméo et Juliette ». Juliette était le rôle dont je rêvais depuis toujours. Ce qui advint sur scène fut à la hauteur de mon rêve. J’ai eu deux partenaires. L’un, Germain, avec lequel j’avais répété et avec qui j’étais en parfaite accord. Je dansais pour la première fois avec le second, dont je remplaçais la partenaire, et le découvris sur scène ce soir-là. Sur scène se produisit donc une sorte de mise en abyme. Comme Juliette, je rencontrais mon partenaire lors du bal, portant un loup.

Les deux expériences, très différentes, furent merveilleuses.

Mon ressenti peut en tout point diverger d’une représentation à l’autre. « La Sylphide » après m’avoir causé une grande frustration lors de la première représentation, fut dans un second temps un spectacle au-delà de tout ce que j’avais imaginé. On s’attèle à entourer le personnage de la Sylphide d’un esprit vaporeux et magique. J’ai fait lors de la seconde représentation l’expérience d’une grande maîtrise et d’une immense liberté, sentiment irremplaçable.

Pina Bausch, « Le Sacre ». On entre dans un état complètement différent de ce dont on fait l’expérience habituellement sur scène. On ne recherche pas le Beau. On place le spectateur dans une situation difficile. On fait l’expérience de l’union avec tout un groupe avant que ce même groupe devienne une menace. C’est très éprouvant. Je me suis demandée pourquoi je m’infligeais cela. La danse est un art qu’on aime avec passion, qui incite à aller au bout de soi-même, et qui parfois entraîne vers des expériences extrêmes.

Transmettre au public

De façon général, j’espère le public happé par ce que le danseur crée. J’espère créer un instant à part, hors de la vie quotidienne. Autre chose. Une parenthèse. Dans une œuvre narrative, j’aime emmener les gens avec moi dans une histoire. Susciter un moment d’attention totale.

Ce que je dirais à des gens qui n’ont jamais assisté à un spectacle de danse

La danse peut offrir des moments hors du temps. Il s’agit d’un art total alliant œuvre musicale et graphique avec les décors, les costumes. Elle permet une immersion totale, car plusieurs sens sont stimulés de concert.

Ma responsabilité en tant qu’artiste

J’ai d’abord une responsabilité vis-à-vis de l’Opéra. Je suis une bien petite chose dans cette grande maison. Toutefois, je la représente. Nous avons tous un grand amour vis-à-vis de cette institution emblématique de Paris, de la France, de la danse. Nous œuvrons à la faire rayonner, à la faire évoluer également.

En tant qu’artiste, ma responsabilité est de faire vivre et évoluer les œuvres. Nous sommes des interprètes dont le rôle consiste à restituer une chorégraphie, donc à respecter les volontés des chorégraphes mais aussi à faire vivre et évoluer les œuvres par l’individualité de notre humanité même. Des ballets créés il y a un siècle sont encore actuels pour le public, alors que les corps, la chorégraphie et la musique restent inchangés– car leurs thèmes touchent à l’universel. Il est de notre responsabilité d’être justes, touchants et en adéquation avec ce à quoi le public s’identifie aujourd’hui. Et lorsque nous participons à des créations d’œuvres qui seront peut-être les classiques de demain, nous espérons que notre époque y soit représentée dans la diversité de nos sensibilités.

Je suis sensible à la place de la femme dans la société. Or la représentation de la femme dans les ballets classiques se cantonne essentiellement à un parti pris rétrograde ou fantasmé. Les héroïnes de ballet sont objets de fantasme ou se sacrifient pour l’homme qu’elles aiment. J’espère avec des artistes de ma génération aller à l’encontre de ces stéréotypes. Crystal Pyte, par exemple, crée des chorégraphies très peu genrées. L’Opéra s’engage en programmant ces œuvres.

Que peut la danse

La danse, lorsqu’on la pratique de façon professionnelle, inflige contrainte et souffrance au corps. A l’opposé, la pratique en tant qu’amateur est libératrice. La danse permet de prendre possession de son corps. Elle permet d’entretenir un rapport très profond à la musique, de développer une culture musicale. Au-delà de la stimulation intellectuelle et de l’apport culturel, elle permet d’exprimer une intériorité. Un cours de danse offre un exutoire aux émotions de toute nature. Sentir son corps répondre à des vibrations musicales est une expérience dont chacun devrait pouvoir faire l’expérience.

S’engager auprès du WDCD Project

J’ai conscience d’être privilégiée. J’ai grandi dans une famille aimante, au sein d’un milieu aisé. J’ai eu la chance d’avoir les capacité physiques et mentales me permettant de faire de ma passion un métier et de vivre dans un environnement stimulant. Enormément de personnes sont moins chanceuses.

Je souhaite partager mon amour de la danse, particulièrement avec des enfants. En outre, je suis très sensible à l’éducation des jeunes filles dans le monde. Or l’art est pour elles un facteur d’émancipation, de bien-être et de développement.

Léonore Baulac, Danseuse Etoile

Entretien réalisé par Aurélia Sellier

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***

First contact with  dancing and first memories of dancing

As with so many little girls, my mother enrolled me in a dancing course. I was four years old. I remember clearly savouring the lolly «Krema », given as a reward.

During the following years I really enjoyed dancing; the idea of this ever becoming my profession never entered my mind at thispoint of time. This thought slowly became reality at the age of 11, when one of my teachers told me to envisage this possibility. Prior, music and dancing were part of my daily life. Between the ages of six and ten, I was responsible for the choice of music the family listened to during dinner. So, in our living room I improvised between Chopin’s nocturnes and Brahm’s hungarian dances – the hit songs of my childhood.

I then started a new class with my new teacher. Despite a very difficult transition from a less formal dancing routine to the much more stringent discipline of the lessons, I persevered.  My love for the ballet very much outweighed all the spilt tears.

And then came the time of the contests. Jose Martinez was a member of the jury the first competition I took part in and I was awarded a gold medal. He was my hero – his pictures were plastered all over the walls in my bedroom. I learned much later, that he had given me the highest mark. That is when I decided to become a professional dancer, to one day dance with Jose Martinez at the Opera. This dream unfortunately never realised, but some encounters with Jose Martinez and his work nonetheless had an impact on my dancing career.

First stage memory

I danced in the « Little Mermaid », a show from my dancing school. I scored a little solo part, and I was very proud.  This show for me was a flop, followed by a very teary week.

I took me a long time to appreciate the stage. I always enjoyed rehearsing, but found myself paralysed from the stress of the actual performance. It was only at 17, when for the first time this revelation that the achievement of the performance outweighs the rehearsals hit me. A most galvanizing sensation, which lead me to appreciate the stage.

Magical moments on stage

My dearest memories are a mix of excitement being on stage and the fluency of a great performance. Certain moments fill or even surpass our expectations, be it a technical heroic deed or a harmonious performance with a partner.

« The Nutcracker »:  My first role as Etoile.  Before one interprets the role of Etoile, one never knows if one is capable of doing it. Until the night of the premiere, this question haunted me: “Would I be able to give back the hard work of the rehearsals ?” This one performance certainly marked a milestone: I successfully danced the part.

« Romeo and Juliette »: Juliette was a role I had always dreamed of. What happened on stage was at the height of my dreams. I had two partners. One of them was Germain Louvet with whom I had rehearsed and with whom I was perfectly at ease. The second partner I met for the first time on stage that evening, as his Juliette was injured. On stage happeneed a wonderful mise en abyme – just like Juliette, I met my partner at the ball, wearing a domino. These two experiences, ever so totally different, were nevertheless exceptional.

What I want to bring to my public

Generally, I do hope the public is grasped by whatever the dancer is trying to convey. I hope to transmit a moment outside of the ordinary. Something different – another intermezzo. In a narrative act, I like to transport the public with me – to instil total attention within the story.

What I would say to people, who have never seen a ballet performance

Dancing can offer you moments outside of the ordinary. It is an art combining music, decor and costumes. Ballet offers total immersion, the stimulation of all senses.

My responsibility

My first responsibility is towards the Opera. I am just a little number in this huge organisation. I represent the Opera. We all have a great love for this deeply symbolic Parisian institution, for the country of France and for the ballet. We strive to make it shine, and evolve.

As an artist my responsibility is both to enliven choreographies and make them evolve. We are merely interpreters, whose role it is to bring to live a choreography, to respect the wishes of the choreographers, but at the same time develop the acts with our own personal touches. Ballets which were written and created a century ago are still very much up-to-date nowadays – the structure, the choreography and the music remain unchanged, as the topics are universal. It is our responsibility to be precise, humbling and in agreement with the public’s identification. And even if we take part in acts, which may be tomorrow’s classics, we do hope that our fraction of time be represented in multiple arrays of our feelings.

I am very aware of a woman’s place in society. A woman’s role in a classical ballet more often than not is one of illusion. The heroines in a ballet are objects of fantasy or sacrifice themselves to the man they love. With some artists of my generation I hope to run contrary to the stereotypes. Crystal Pyte, for instance, created choreographies minimally gender-related. The Opera is engaged to reprogram these works of art.

What dance can do

Dancing, on a professional level, will inflict constraint and suffering to your body. As an amateur, dancing can be quite liberating. Dancing allows you to take possession of your body. Also a very deep tie to the music, to develop a musical culture. Above the intellectual stimulation and the cultural tie, dancing allows to express your inner self. A dance course is an outlet to all sorts of emotions. To feel one’s body responding to musical vibrations is an occurrence everybody should be able to experience.

Engagement towards the WDCD Project

I am well aware how privileged I am. I grew up in a loving family, in a favorable socio-economic environment. I was fortunate to have the physical and mental capacities to turn my passion into a profession and to live in a stimulating environment. A lot of people are much less fortunate. I want to share my love of dancing especially with children. I am also very conscious of young girls’ education in the world.  Art for them can participate to emancipation, well-being and growth.

Translated from French by Françoise Liechti Ruchet.

Léonore Baulac is Etoile Dancer at the Paris Opera

 

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